La matrice d’une écologie révolutionnaire
La commune de Paris !!!
Il y a 150 ans, en mai 1871, s’achevait la Commune de Paris. Cet épisode révolutionnaire est souvent cantonné à une expérience urbaine et ouvrière. Pourtant, Louise Michel, Élisée Reclus et d’autres communards avaient une appréhension visionnaire de la « nature anti-écologique du capitalisme ».
La CGT-forêt reprend l’excellent article de Gaspard d’Allens dans le journal en ligne Reporterre. Ce texte sur la Commune de Paris a été en partie écrit par une camarade CGT des Vosges… Elle a donné son accord pour le publier dans notre journal.
Cet épisode révolutionnaire a beau s’être épanoui seulement soixante-douze (72) jours — de mars à mai 1871 — 150 ans plus tard, il résonne encore… À l’heure du capitalisme néolibéral, cela n’a rien d’étonnant : pour l’historienne Kristin Ross, autrice du livre L’imaginaire de la Commune (éd. La Fabrique, 2015), la détérioration du marché du travail et l’accroissement des inégalités font que « le monde des communards nous est en réalité bien plus proche que celui de nos parents ».
« Il est normal que ceux qui veulent expérimenter des manières de vivre différemment, dans une économie capitaliste ravagée par la crise, puissent trouver intéressantes les discussions qui occupaient la Commune », écrit-elle.
En 72 jours, donc, la vie avait entièrement basculé. Henri Lefebvre qualifie l’événement de « révolution totale » : l’école laïque, gratuite et obligatoire fut instaurée, tout comme la séparation de l’Église et de l’État, la liberté d’association, la suspension des loyers ou le droit au travail pour les femmes. La population s’était autoreprésentée de manière démocratique et avait tenté de se réapproprier les moyens de production, en renversant les règles de propriété et de commerce.
On a souvent cantonné la Commune à une expérience urbaine et ouvrière où la question écologique était absente. En guerre, dans une capitale meurtrie et affamée, pris dans l’étau entre les Prussiens et l’armée de Thiers, on imagine que les communards avaient d’autres urgences à traiter et qu’ils n’ont pas eu le temps de disserter sur leur lien à la nature.
Pour autant, penser qu’ils étaient hermétiques à cette question serait faire fausse route. La Commune n’a rien d’un caprice parisien ou d’une révolution hors-sol. Des récents travaux ont montré les passerelles et les solidarités tissées entre la Commune et certains précurseurs de l’écologie. Ainsi, on retrouve dans les mots d’ordre de la Commune une attention à l’autosuffisance locale, une réflexion sur des unités de production plus petites ou la propriété collective des terres agricoles…
Certains communards ont fait preuve d’une grande précocité dans leur rapport à la nature. Ainsi le géographe libertaire Élisée Reclus : ce conteur, à la fois poète et scientifique, est connu pour être l’un des ancêtres de l’écologie sociale. Élisée Reclus est l’un des premiers à montrer comment le capitalisme est la principale cause de la dégradation non seulement de l’humanité mais aussi des écosystèmes.
Visionnaire, il affirmait dès 1866 que « l’homme vraiment civilisé doit comprendre que son intérêt propre se confond avec l’intérêt de tous et celui de la nature elle-même ». Dans ses nombreux ouvrages, il soulignait les dégâts provoqués par la révolution industrielle. Il parlait très bien des dangers de la diminution de la biodiversité et développait une approche sensible de l’écologie… Il voulait penser l’humain et le monde en même temps et se désolait de l’enlaidissement de la Terre. Élisée Reclus récusait le mot environnement, connotant un monde naturel conçu comme trop extérieur à l’humain : il lui préférait le mot « milieu », qui a le mérite de plonger l’humain directement en interaction avec le vivant.
Il n’était pas le seul communard à être touché par ces questions. On retrouve chez Louise Michel cette sensibilité, assez déconcertante pour l’époque : avant d’arriver à Paris et d’embrasser l’effervescence de la Commune, Louise Michel a été institutrice dans un petit village. Elle y a expérimenté, avant l’heure, une sorte d’école de la nature. Elle utilisait alors des pédagogies novatrices fondées sur l’expérience et le raisonnement. Elle refusait les châtiments. Elle faisait étudier la géologie en allant ramasser des pierres. Elle faisait comprendre aux enfants la vie des plantes en cultivant un jardin. Avec un siècle d’avance, on peut dire que Louise Michel a inventé les classes nature.
Pour Louise Michel, il était évident que le vivant était abîmé par les exploiteurs et qu’il fallait inventer un autre rapport à la nature.
Ce « sentiment de nature » n’avait rien d’un supplément d’âme : il était à la source de l’engagement révolutionnaire. Pour Kristin Ross, c’est peut-être l’apport principal de la Commune : « son appréhension visionnaire de la nature anti-écologique du capitalisme ».
Pour ces penseurs de l’époque, qui avaient vécu l’aspiration de la Commune aussi bien que la sauvagerie de son anéantissement, il n’était nullement question de réforme ou de solution partielle. « La réparation de la nature ne pouvait venir que du démantèlement complet du commerce international et du système capitaliste, écrit l’historienne. Un problème systémique exigeait une solution systémique. »
La Commune n’est pas morte !
Un siècle et demi plus tard, la Commune demeure une référence pour le mouvement ouvrier et le syndicalisme.
La Commune de Paris n’aura duré qu’à peine plus de deux mois. Mais elle aura expérimenté un pouvoir du peuple, par le peuple et pour le peuple, se faisant laboratoire de démocratie et de révolution sociale et culturelle sans précédents, au bénéfice des ouvriers et des artisans.
La Commune de Paris souhaitait rompre avec un travail trop mécanique, répétitif, aliénant… Elle examinait ce qu’il est possible de faire en matière d’hygiène, de salubrité des lieux de travail pour améliorer la santé des ouvrières et des ouvriers. C’était évidemment un projet très précoce, qui annonçait l’inspection du travail… Celle-là même qui est constamment remise en question aujourd’hui.
Alors que nous célébrons les 150 ans de la Commune de Paris, que nous reste-il de cette belle révolte ? Les possédants ont-ils changé ? La classe bourgeoise domine-t-elle toujours ? Que peuvent et doivent faire les salariés ? Autant de questions que se sont posées en leur temps les communards.
Aujourd’hui encore, il y a cette volonté de reprendre son destin en main, de s’interroger sur les conditions d’une démocratie au plus près de celles et ceux qui la vivent dans l’entreprise, dans les lieux de vie. Mais, comme en 1871, il y a ce même dénigrement et cette même condescendance à l’égard des salariés qui se soulèvent, qui manifestent, qui expriment leurs aspirations.
Si les conditions de la classe ouvrière n’ont guère changé depuis 150 ans, la classe dominante, elle, n’a pas changé non plus. Les décisions d’ordre économique et social que les communards ont prises préfiguraient la législation de protection du travail, la Sécurité Sociale, le système de garantie chômage et le salaire minimum légal.
On voit aujourd’hui que toutes ces belles conquêtes que nous avons menées depuis plus d’un siècle font partie intégrante des aspirations de la Commune. Le meilleur hommage que nous puissions lui faire est de continuer à lutter et à conquérir de nouveaux droits.