Le sens des mots…

Des euphémismes pour cacher la triste réalité

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NDLR — Cet article est largement inspiré de l’émission « On ne dit plus… mais on dit... » du journaliste Clément Viktorovitch. Références de livres : « L’insoutenable subordination des salariés » de Danièle Linhart et « Langage et politique : L’efficacité du langage en question » de Thierry Guilbert.


Les politiques (ceux qui gouvernent) et les chefs d’entreprise, relayés par de trop nombreux journalistes, utilisent de plus en plus l’euphémisme.

Le dictionnaire de Larousse en donne la définition suivante : « atténuation, dans l’expression, de certaines idées ou de certains faits dont la crudité aurait quelque chose de brutal ou de déplaisant. »


Prenons plusieurs exemples pour le démontrer. Dans les années 70/80, quand les entreprises allaient mal, elles procédaient à ce qu’on appelait alors « plan de licenciement », une réalité dramatique mais qui avait au moins le mérite de dire son nom. C’est dans les années 90 qu’on a commencé à parler à la place de « plan social » : un terme qui met l’accent sur les mesures qui accompagnent les licenciements… tout en rendant invisible la réalité, à savoir la suppression d’emplois.

Bien entendu, les employés ont fort bien compris que les plans sociaux étaient socialement dramatiques et ils continuaient à combattre ces suppressions d’emplois. Mais, si on écoute les médias aujourd’hui, on parle maintenant de « plan de sauvegarde de l’emploi ». C’est formidable !… Il s’agit de sauvegarder de l’emploi alors même qu’en fait, il s’agit précisément de plans de licenciements qui ont simplement changé leur nom.

Autre exemple : jusque dans les années 90, dans les grandes entreprises, il y avait des salariés. Aujourd’hui, il n’y a plus aucun salarié… Il n’y a plus que des « collaborateurs » ! (voir l’article sur la novlangue managériale du Réveil Forestier n°464). Collaborateur ? Ce terme efface le lien de subordination qui lie l’employé à son employeur par un contrat de travail. Si vous êtes salarié, vous pouvez déployer des revendications à l’égard de votre patron… Mais si vous n’êtes plus que des collaborateurs liés ensemble par un grand projet collectif (!), si on marche tous dans la même direction (!), alors pourquoi s’embêter à avoir des revendications ?

Et voilà à quoi aboutit l’utilisation successive d’euphémismes. Ils rendent progressivement invisible la violence de la société, en l’occurrence une violence sociale !


À l’ONF, lors des différentes réformes, on a énormément souffert des suppressions de postes puisqu’on a perdu autour de 45% des personnels depuis 1986. Aujourd’hui, le gouvernement est revenu sur la suppression des 95 postes prévue dans le dernier contrat État-ONF. Mais, par contre, avec les plafonds d’emplois et des chiffres de la direction qui sortent souvent d’un chapeau, les postes vacants se sont développés, dans tous les services. Le gel des postes, cette formule très utilisée aujourd’hui, n’est-elle pas tout simplement un euphémisme ? Il suffit de demander ce qu’en pensent les collègues qui ont des intérims longs…

Jean Jaurès disait : « Quand les hommes ne peuvent changer les choses, ils changent les mots. »

Arrêtons alors de malmener notre lexique. Ayons le courage de regarder les problèmes dans toute leur crudité et cherchons à les résoudre plutôt qu’à les éviter.