Le scandale du chlordécone
Un scandale qui s’apparente à un crime d’État
Un insecticide a été largement répandu dans les champs en Guadeloupe et en Martinique entre 1972 et 1993 pour lutter contre un insecte ravageur, le charançon du bananier. Il s’agit du chlordécone, maintenant interdit, mais qui a entraîné une contamination diffuse et généralisée des eaux, des sols, des rivières et d’une partie du littoral marin, avec des conséquences délétères pour la santé de la population des Antilles françaises.
Le chlordécone passe dans la chaîne alimentaire et il a contaminé le bétail, les volailles, les poissons, les crustacés, les légumes racines. Il continuera d’empoisonner la population pour plusieurs générations encore et une étude menée à grande échelle par Santé publique France a montré que 95% des habitants de la Guadeloupe et 92% de la Martinique sont aujourd’hui contaminés.
Le combat contre ce qui s’apparente à un crime d’État est loin d’être fini, les responsables qui ont utilisé ou qui ont rendu possible l’utilisation de ce poison doivent rendre des comptes et l’État doit octroyer des réparations aux victimes et à leurs ayants droit.
Historique : de l’Afrique aux Antilles françaises
Les premières terres d’expérimentation des pesticides sont africaines : en 1950, le charançon ravage les bananeraies et un an plus tard, le Lindane, un pesticide organochloré, est utilisé en Guinée. Mais le charançon développe rapidement une résistance à cette molécule, conduisant les planteurs à se tourner vers le Chlordécone, qui est également un pesticide persistant de la famille du DDT (fabriqué entre autres par Monsanto ; le DDT sera interdit en France en 1971).
Dès 1964, le Chlordécone sera utilisé à titre expérimental au Cameroun par l’IFAC (Institut Français de Recherches Fruitières d’Outre-Mer, qui deviendra le CIRAD).
En France, le Chlordécone sera utilisé aux Antilles françaises pour lutter contre le charançon en mai 1968 : l’IFAC de Martinique décide de mener des essais d’utilisation du Képone (nom commercial) sans qu’aucune autorisation provisoire de vente n’ait été délivrée. Les bananeraies constituaient alors une part essentielle de l’économie des îles caraïbéennes. En 1972, le ministre de l’Agriculture Jacques Chirac signe la première autorisation provisoire de mise sur le marché.
Aux Antilles, tout le monde connaît le pesticide Chlordécone. Il a tout contaminé : 1/3 des terres agricoles, les sols (20 000 hectares !), les légumes racines, la viande, les œufs, les sources et rivières, le rivage et ses poissons ou fruits de mer, et 9 personnes sur 10 l’ont dans le sang.
Personne ne sait combien de siècles il faudra pour que cette molécule disparaisse. Le Chlordécone a dans l’environnement une persistance évaluée, suivant les auteurs, entre plusieurs dizaines et plusieurs centaines d’années ! On ne connaît pas à ce jour de molécule qui ait une persistance dans l’environnement plus longue ! Il résiste à la photolyse, à l’hydrolyse et à la biodégradation.
Effets sanitaires et environnementaux
Son utilisation aux Antilles françaises a engendré une catastrophe environnementale et un scandale sanitaire. Perturbateur endocrinien, il continue d’empoisonner les populations locales et provoque, ajouté à d’autres facteurs locaux, une très forte augmentation du risque de cancer de la prostate (la Martinique en est la championne du monde) et une augmentation avérée du taux de prématurité des accouchements. Le cancer de la prostate est deux fois plus fréquent et deux fois plus grave aux Antilles qu’en métropole, avec plus de 500 nouveaux cas par an sur chaque île.
Il faudra attendre 2004 pour que des plans d’actions, dotés de financements largement insuffisants, soient mis en place par l’État français.
Selon un rapport publié le 6 décembre 2022 par l’Agence française de sécurité sanitaire (Anses), près de 90% des populations de Martinique et de Guadeloupe sont contaminées au chlordécone.
Un lobby puissant pour une fortune bâtie sur la monoculture intensive de denrées exotiques
La molécule de Chlordécone s’est présentée sous diverses formes commerciales pour détourner les interdictions : Képone (interdit en 1976 aux États-Unis), Curlone (produit français) — importés en Guadeloupe et en Martinique par la société Lagarrigue dirigée par Yves Hayot (grand Béké descendant des colons esclavagistes).
Après l’interdiction du Képone, les stocks ont permis aux agriculteurs antillais de continuer à en utiliser jusqu’en 1978.
L’utilisation du Curlone a été interdite sur tout le territoire français en 1990, mais cette interdiction ne s’appliquera qu’en métropole (dans le Var qui possède quelques bananeraies). Car le lobby des producteurs de bananes est puissant, avec notamment Yves Hayot, président de la SICABAM.
En 1992, Guy Lordinot, l’un des « députés-banane » de la Martinique, exige, au nom d’Yves Hayot, que le ministre de l’Agriculture, Henri Nallet, proroge l’utilisation du Chlordécone aux Antilles, et ce sera chose faite. Yves Hayot obtient une dérogation d’un an supplémentaire, et il reconnaîtra devant les gendarmes qu’il a « pratiqué personnellement un lobbying auprès de Jean-Pierre Soisson, qu’il connaissait, pour que des dérogations d’emploi soient accordées ». Hayot échappera à toute inculpation, la mort lui ayant permis en 2017 de fuir une justice qui de toute évidence n’aspirait pas à le condamner.
L’usage du Chlordécone a donc perduré jusqu’en 1993 par flou législatif et dérogation, et, illégalement, par écoulement des stocks constitués en réserve.
Étant donné que 15% des planteurs de banane (des Grands Békés) concentrent 80% de la sole bananière, s’intéresser au Chlordécone et au sort des ouvriers agricoles revient à menacer leurs intérêts et à ternir l’image reluisante qu’ils s’échinent à se façonner depuis des années.
Un constat s’établit toutefois : l’État français est encore bien empreint des idées colonialistes et rien ne doit arrêter les profits !
Une ordonnance de non-lieu signée le 2 janvier dernier !
Dix-sept ans après la première plainte, le 2 janvier 2023, les deux juges d’instructions parisiennes ont reconnu un « scandale sanitaire » mais ont mis un point final, sans poursuites, à l’information judiciaire ouverte depuis 2008.
Les juges étaient chargées d’enquêter sur des soupçons d’« empoisonnement », « mise en danger de la vie d’autrui », « administration de substance nuisible » et « tromperie sur les risques inhérents à l’utilisation des marchandises ».
Harry Durimel, maire écologiste de Pointe-à-Pitre (Guadeloupe) et avocat des victimes, a affirmé qu’il allait faire appel. « Un État de droit ne peut pas dire qu’il y a un non-lieu face à une injustice d’une telle gravité », a-t-il déclaré sur Franceinfo.
Les maires de Guadeloupe ont adopté une résolution à l’unanimité des présents lors d’une réunion extraordinaire à la mairie de Pointe-à-Pitre. Ils dénoncent « un déni de justice » et comptent bien « tout mettre en œuvre pour réaliser l’unité avec la société civile pour défendre les intérêts des populations et des territoires tant en Guadeloupe qu’en Martinique ».
Un fonds d’indemnisation pour les exploitants agricoles a été mis en place en 2020 : il concernera aussi les enfants exposés durant la période prénatale. Sa création s’est faite dans le cadre du budget 2020 de la Sécurité Sociale alors que c’est le Budget de l’État qui devrait être concerné.
Chlordécone : une enquête accable l’État français
Enquête de la cellule investigation de Radio France, rendue publique en avril dernier.
Les scientifiques alertaient sur les risques de cancer dû à ce pesticide depuis les années 1980 ! C’est ce que prouvent des archives découvertes par les enquêteurs de la cellule investigation de Radio France.
L’enquête révèle que dès 1981, alors que la commission des toxiques étudiait le chlordécone, son président René Truhaut alertait déjà sur le fait que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) venait de le classer comme cancérigène possible pour l’humain.
Dès 1979, le Centre International de Recherche sur le Cancer (CIRC) avait classé le chlordécone comme cancérigène possible pour l’homme.
Le toxicologue consulté par la justice, Jean-François Narbonne, affirme : « Lorsqu’on regarde les études publiées dans la littérature scientifique, on savait près de 80% de ce que l’on sait aujourd’hui de la toxicité du chlordécone. »
Ces éléments contredisent la version des juges du pôle santé du tribunal de Paris, qui ont prononcé un non-lieu en janvier 2023 en estimant qu’à l’époque, les données de la science n’étaient pas celles dont on dispose aujourd’hui. L’enquête de Radio France montre également que des archives décisives ont été détruites ou ont disparu.
L’espoir est ravivé chez les associations parties civiles, qui ont fait appel de ce non-lieu.
(Sources : Wikipédia, Le Club de Médiapart, La 1ère Francetvinfo, RFI, Adème, Inrae)