Quand les énergies renouvelables menacent les forêts françaises
Des panneaux solaires à la place des arbres ?
Nos forêts connaissent déjà depuis plusieurs années l’impact des coupes de bois-énergie visant à alimenter de grosses unités de chauffage mais aussi de production d’électricité. Ce que l’on appelle la biomasse forestière est la principale source d’énergie renouvelable : elle représente 33 % de l’ensemble de ces énergies, alors que l’éolien est à 11 % et le solaire à 7 % (en cumulant les 6 % de photovoltaïque avec les 1 % de solaire thermique).
Fin 2022, la production d’énergie renouvelable ne dépasse pas en France 14 % des énergies consommées (accusant un retard de 9 % sur les prévisions visant à atteindre 30 % en 2030). Le nucléaire est à 36 %, le pétrole à 30 %, le gaz à 16 %, le charbon à 3 %.
La contradiction du « en même temps »
D’une part, pour tenter de rattraper le retard pris sur ses engagements climatiques, le gouvernement français édicte des lois visant à limiter l’artificialisation des sols. La loi « Climat et résilience » du 20 août 2021 fixe deux objectifs : diviser par deux la bétonisation entre 2021 et 2031 (passer de 250 000 ha à 125 000 ha en dix ans) et atteindre la « zéro artificialisation nette » (ZAN) d’ici 2050.
D’autre part, dans ce « en même temps » schizophrénique, 82 projets de parcs photovoltaïques sont encouragés par l’État et portent sur 3 400 ha de forêts publiques et privées : ils sont soutenus par des sociétés industrielles qui veulent profiter de l’effet d’aubaine procuré par les aides publiques.
Pour les communes, il s’agit bien souvent d’une opportunité financière qui permet de compenser la diminution des contributions de l’État : les sociétés peuvent verser des loyers annuels de l’ordre de 4 000 à 5 000 euros de l’hectare !
Les projets de parcs photovoltaïques
Reporterre a épluché les centaines d’avis des 13 missions régionales d’autorité environnementale (MRAE). En plus des 2 gigaprojets landais, Reporterre a identifié 80 autres projets de centrales photovoltaïques problématiques d’un point de vue écologique :
- Horizeo (Saucats) : mégaprojet portant sur 1 000 hectares de forêt landaise
- Parc des « Landes de Gascogne » (Lot-et-Garonne) : 1,2 gigawatt (GW) de puissance prévue sur 2 000 hectares, dont 700 de forêts
Ce phénomène se concentre surtout dans la moitié sud du pays, mais depuis deux ans les ambitions des développeurs touchent aussi d’autres départements : Dordogne, Lot, Aude, Gard, Hautes-Alpes, et maintenant la Bourgogne jusqu’aux Ardennes. Des projets sur tous types de forêts : des plus jeunes aux plus anciennes, pouvant héberger des zones humides, des espèces remarquables, avec une dominante large de conifères, mais aussi des feuillus, y compris des chênaies.
Total : 3 400 hectares de forêts menacés par des projets photovoltaïques, soit la surface de la ville de Lille, pour une puissance totale de 3,85 GW (2,2 GW pour les 2 mégaprojets + 1,65 GW pour les 80 projets).
Des enjeux bien au-delà du bois
Si ces projets ne représentent que 0,2 % de la surface forestière française, ils n’en constituent pas moins une atteinte grave à la biodiversité qui s’ajoute à l’affaiblissement subi par de nombreux peuplements du fait du changement climatique. Ces « petites forêts sans valeur » pour certains élus présentent d’autres enjeux que la simple production de bois : respect des équilibres naturels, valorisation du paysage et surtout fixation du carbone, sans parler des zones à intérêt faunistique et floristique ou encore des réserves naturelles protégées.
Mais les autorités locales, en la personne des préfets, ferment les yeux : il ne faut surtout pas entraver les objectifs à atteindre en matière de développement des énergies renouvelables… Et cela évite d’avoir à s’opposer aux puissants industriels !
Les citoyens se mobilisent
Il revient donc aux citoyens de se mobiliser contre ces projets, comme c’est le cas sur la Montagne de Lure, dans les Alpes de Haute-Provence et les Hautes-Alpes : des groupes de militants locaux soutenus par des associations (Groupe de Surveillance National des Arbres, SOS-Forêt, France Nature Environnement) affrontent les machines pour tenter d’empêcher les déboisements n’ayant pas fait l’objet des autorisations légales.
D’autres solutions existent
L’ADEME a identifié 17 000 sites propices à l’installation d’une centrale photovoltaïque sur des friches industrielles, commerciales, des parkings — à l’exception des friches agricoles et en écartant les lieux soumis à des contraintes naturelles ou de protection. L’ensemble de ces sites a un potentiel évalué à 53 gigawatt (GW), bien supérieur à l’objectif gouvernemental prévu de 44,5 GW à l’horizon 2028.
Le développement du solaire photovoltaïque sur les toitures offre aussi un potentiel estimé à 364 GW par l’ADEME. Et il y a un exemple à suivre : depuis 2010 s’est créé un réseau de centrales villageoises qui sont en 2023 au nombre de 475 et produisent 11 GW en associant les collectivités locales et les citoyens.
Transformer les forêts en « fermes » photovoltaïques est bien la pire solution et constitue une absurdité climatique, environnementale et économique.
Encadré — 68 % du bois récolté partent en fumée !
Dans sa note d’analyse de juillet 2023 (« Vers une planification de la filière forêt-bois »), France Stratégie écrit : en France métropolitaine, en 2021, 57 millions de m³ (Mm³) de bois ont été récoltés en forêt. En prenant en compte le bois-énergie commercialisé (9 Mm³), le bois-énergie non commercialisé récolté en forêt (17 Mm³), ainsi que les sous-produits du bois d’œuvre et du bois d’industrie réorientés vers le bois-énergie (10 Mm³ et 3 Mm³ respectivement), c’est 68 % du bois récolté qui part en bois-énergie.
France Stratégie précise : « Le bois d’œuvre et l’usage en matériaux de ses coproduits permettent de stocker le carbone. Cet usage est préférable à l’usage en énergie, car la combustion du bois conduit à une augmentation immédiate du carbone atmosphérique. Celle-ci n’est compensée que progressivement lors de la nouvelle croissance forestière. Il serait souhaitable de réorienter les soutiens au bois énergie vers les filières de production de matériaux à durée de vie longue. »
Encadré — Bois-énergie : l’équation impossible (rapport Canopée, février 2023)
Ce rapport de 24 pages pose clairement la question : la hausse attendue de la demande en bois-énergie peut-elle être satisfaite sans dégrader le puits de carbone naturel forestier ? Les possibilités de valorisation en sont multiples, mais sa disponibilité reste limitée.
Parmi les recommandations proposées en conclusion :
« La biomasse ligneuse primaire (1) doit être exclue des subventions publiques et de la liste des énergies renouvelables. Les crédits financiers alloués à la filière "bois énergie" devraient être reconsidérés et réorientés, au moins en partie, vers :— L’amélioration et l’adaptation des peuplements existants avec maintien, à chaque fois que cela est possible, des stocks de carbone et de l’ambiance forestière.— L’industrialisation des petites, moyennes et très petites entreprises de l’aval pour valoriser les usages longs du bois, avec une concentration des efforts sur la première transformation de feuillus qui est aujourd’hui le maillon faible de la filière. »
À télécharger sur : https://www.canopee-asso.org/
(1) La biomasse ligneuse primaire correspond à tout bois récolté directement dans les forêts, y compris le bois récupéré à la suite de mortalité naturelle. La biomasse ligneuse secondaire correspond à tout bois issu d’une première transformation (chutes de scierie ou produits de bois recyclés ou en fin de vie).
Encadré — Des « arbres solaires » dans le Valais (clin d’œil suisse)
Le projet « Gondosolar », la plus grande installation photovoltaïque de Suisse, doit voir le jour au-dessus d’un village de montagne du Valais. Et il mise sur des panneaux photovoltaïques en forme… d’arbres !
En France, on se contente de tables en acier inclinées vers le sud (comme dans la montagne de Lure, avec défrichement de la forêt et travaux de terrassement qui détruisent les milieux naturels). La nouvelle conception suisse prévoit une structure arborescente disposée en forme de forêt : 16 panneaux photovoltaïques bifaciaux sont montés en croix sur un mât vertical. « Cette disposition innovante minimise l’impact sur la nature tout en assurant un rendement élevé », assurent les promoteurs.
Sources : articles de Reporterre et de Basta !, données de l’ADEME et du Service des données et Études Statistiques du Ministère de la Transition Énergétique, site de l’Association des Centrales Villageoises.