Réforme des retraites — Cahier central
Malgré une unité syndicale sans faille et une forte mobilisation sociale depuis le 19 janvier avec des millions de travailleuses et travailleurs, de jeunes et de retraités, le projet de réforme des retraites a été imposé par le gouvernement le 20 mars 2023 sans vote à l’Assemblée nationale : les deux motions de censure déposées le 17 mars, après le recours à l’article 49.3 de la Constitution par la première ministre pour faire adopter le texte, ont été rejetées.
Le pays n’était pas le même !
C’est l’un des points cruciaux des débats autour de la réforme des retraites : le report de l’âge légal de départ. Avec le projet du gouvernement, celui-ci sera relevé progressivement de 62 à 64 ans. Ce n’était pourtant pas ce qu’assurait Emmanuel Macron au cours de son premier mandat, ni lors de sa première campagne présidentielle en 2017.
Le 25 avril 2019, à l’occasion du Grand débat, le chef de l’État affirmait : « Est-ce qu’il faut reculer l’âge légal qui est aujourd’hui à 62 ans ? Je ne crois pas. [...] La deuxième raison, c’est que, tant qu’on n’a pas réglé le problème du chômage dans notre pays, franchement, ce serait assez hypocrite de décaler l’âge légal. Quand aujourd’hui, on est peu qualifié, quand on vit dans une région qui est en difficulté industrielle, quand on est soi-même en difficulté, qu’on a une carrière fracturée, bon courage déjà pour arriver à 62 ans ! C’est ça, la réalité de notre pays. »
Le 22 mars 2023, questionné sur ce point par Julian Bugier, Emmanuel Macron s’est expliqué : « Entre-temps, qu’est-ce qui s’est passé dans notre pays ? On a eu le Covid ! On a eu la guerre ! On a eu l’inflation ! [...] Et surtout, tous les experts disent : Vous avez un problème dans votre système de retraites. » Il a conclu : « Oui, il faut pouvoir avancer et l’engager, c’est cohérent. C’est pour ça que le mandat que j’ai demandé en 2022 n’était pas celui de 2017, parce que le pays n’était pas le même. »
Petit retour en arrière…
Contrairement à l’objectif d’équilibre financier affiché par les réformes successives, celle que voulait imposer le président Macron en 2019 faisait voler en éclat l’architecture du système en passant à la retraite universelle par points.
Pendant sa campagne de 2017, Emmanuel Macron disait que « le problème des retraites n’est plus un problème de financement » ! En 2022, il n’était plus question d’équité pour justifier le projet : Emmanuel Macron et son gouvernement ont brandi l’épouvantail du péril financier du système de retraite.
Pourtant, en 2021 et 2022, les caisses de retraite étaient excédentaires, respectivement de 900 millions et de 3,2 milliards d’euros ! D’après le COR (Conseil d’orientation des retraites), les dépenses seraient globalement stables jusqu’en 2027 (entre 13,8 et 13,9% du PIB), puis augmenteraient jusqu’en 2032 (14,2 à 14,7% du PIB)… pour se stabiliser ou diminuer à partir de 2032.
En résumé, le système de retraite n’est pas financièrement en danger ! C’est la baisse programmée des recettes qui fragilise le système !
La CGT avance plusieurs solutions pour augmenter les recettes et financer de nouveaux droits :
- augmenter les salaires, puisque cela augmente mécaniquement les cotisations sociales (5% d’augmentation des salaires dans le privé, c’est 9 milliards de cotisations supplémentaires)
- cesser l’exonération de cotisations sociales pour les dividendes et les revenus financiers des grandes entreprises
- mettre fin aux 28% d’écart de salaire entre les femmes et les hommes : cela rapporterait 6 milliards d’euros aux caisses de retraite !
- mobiliser les 157 milliards d’euros annuels d’aides publiques aux entreprises (c’est 13 fois le déficit des retraites annoncé par le gouvernement)
- intégrer dans les cotisations sociales les primes des fonctionnaires, l’intéressement et la participation
Le refus du gouvernement d’augmenter les cotisations ou les impôts pour les plus riches montre bien que l’objectif de la réforme n’est pas d’équilibrer le système de retraite : il est bien plutôt de baisser les pensions et ainsi les dépenses publiques.
On vit trop longtemps…
L’autre argument souvent avancé par le gouvernement est l’augmentation de l’espérance de vie. Certes, elle a augmenté de plus de seize ans entre 1950 et 2019 mais aujourd’hui ses gains décélèrent. En 2021, après le repli lié au Covid, elle était inférieure au niveau atteint en 2019 de –0,2 an pour les femmes et –0,4 an pour les hommes. C’est peut-être l’amorce d’une stagnation ou d’une baisse de l’espérance de vie dans le futur ?
Cette réforme concernant l’âge est d’autant plus injustifiée qu’une grande partie des gains d’espérance de vie et de leurs coûts ont été absorbés par les précédentes réformes des retraites.
Aujourd’hui, l’espérance de vie en bonne santé s’établit à 65,8 ans pour les femmes et 64,4 ans pour les hommes. Partir à 64 ans, c’est pour beaucoup partir en mauvaise santé.
Trop nombreux sont les travailleurs et travailleuses qui n’atteignent pas l’âge de la retraite. À l’âge de 62 ans, seulement 75% des 5% les plus pauvres sont encore en vie contre 95% des 5% les plus riches.
Cette réforme est donc particulièrement injuste car il existe de grandes inégalités d’espérance de durée de vie en fonction des revenus, de la catégorie sociale et des diplômes.
Ambroise Croizat, un des acteurs majeurs de la mise en place à la Libération du système de Sécurité sociale à partir de 1945, disait : « la retraite ne doit plus être l’antichambre de la mort mais une nouvelle étape de la vie. »
La réforme en quelques points
Recul à 64 ans de l’âge légal de départ à la retraite : à partir du 1er septembre 2023, l’âge de départ sera progressivement relevé, à raison d’un trimestre chaque année, pour atteindre 64 ans en 2030. Les premières personnes concernées seront celles nées au second semestre 1961, avec un âge de départ à 62 ans et 3 mois. Pour les personnes qui n’auraient pas pu cotiser quarante-trois ans, l’âge de départ à la retraite à taux plein (sans décote) reste fixé à 67 ans.
Accélération de l’allongement de la durée de cotisation : la loi dite « Touraine » de 2014 prévoyait un allongement progressif jusqu’à 43 ans en 2035, pour les personnes nées à partir de 1973. Le projet de loi avance cette mesure : ce sera 43 ans dès 2027, pour les personnes nées à partir de 1965 !
Revalorisation de la retraite minimale : le projet de loi prévoit de revaloriser la retraite minimale à près de 1 200 euros bruts par mois (au moins 85% du SMIC net) pour une carrière complète cotisée à temps plein. Les carrières à temps partiel ou hachées sont exclues de ce dispositif. Contrairement aux annonces, cette revalorisation ne devrait concerner qu’environ 10 000 personnes.
Dispositif pour les carrières longues : il est possible de partir dès 58 ans en ayant commencé à travailler avant 16 ans, à partir de 60 ans si on a commencé avant 18 ans et à 62 ans avant 20 ans. Il faudra avoir cotisé 4 ou 5 trimestres avant le plafond d’âge pour bénéficier du départ anticipé, ce qui veut dire que pour les personnes ayant une carrière longue, elles cotiseront 44 ans… Une belle avancée ! Une quatrième borne d’âge a été ajoutée pour que ceux qui ont débuté entre 20 et 21 ans puissent partir à 63 ans.
Prise en compte de la pénibilité : après avoir exclu, dans la loi Travail Macron de 2017, la prise en compte de 4 facteurs de pénibilité majeurs (manutentions manuelles de charges, postures pénibles, vibrations mécaniques et agents chimiques dangereux), le gouvernement a annoncé la possibilité de départ anticipé et l’amélioration du Compte professionnel de prévention. Le projet envisage un suivi renforcé par la médecine du travail pour favoriser un départ anticipé dès 62 ans à taux plein pour inaptitude… Combien vont mourir au travail avec cette réforme ?
Fin des régimes spéciaux : elle ne s’appliquera qu’aux nouveaux embauchés à partir du 1er septembre 2023. Sont concernés les régimes spéciaux des industries électriques et gazières, de la RATP, des clercs et employés de notaire, de la Banque de France et des membres du Conseil économique, social et environnemental.
Les femmes, principales victimes
La réforme des retraites présage une fragilisation des plus précaires, et en particulier des femmes qui sont déjà 40% à partir à la retraite avec une carrière incomplète et 30% à travailler à temps partiel.
La réforme ne règle donc pas ces inégalités et aggrave encore plus la situation des femmes. Aujourd’hui déjà, elles sont environ 20% à attendre l’annulation automatique de la décote à 67 ans pour partir à la retraite, contre 10% chez les hommes.
Aujourd’hui, la pension des femmes est inférieure de 42% à celle des hommes, mais cet écart est ramené à 29% une fois intégrée la pension de réversion et les droits familiaux.
Dans le cadre d’une carrière longue, la période des congés maternité débloquait jusqu’alors 4 trimestres de cotisations. Le texte de réforme 2023 va plus loin et prévoit d’allonger ces cotisations de 4 trimestres supplémentaires pour les parents au foyer. Ce serait donc un rabais de 8 trimestres supplémentaires pour les femmes élevant leurs enfants. Or, pour pouvoir atteindre les 8 trimestres de cotisations de congé parental, il faut avoir commencé à travailler avant 20 ans et avoir cotisé 43 à 44 ans. Très peu d’entre elles justifieront en réalité d’une carrière longue.
Poursuivons la lutte !
Cette réforme des retraites est brutale, injuste et injustifiée pour l’ensemble du monde du travail. Mobilisée depuis des semaines, l’intersyndicale continue à exiger le retrait de cette réforme, dans des actions calmes et déterminées.
La CGT dénonce les réactions violentes des forces de l’ordre dans les manifestations et les tentatives de répression syndicale dans les entreprises et administrations pour fait de grève ainsi que les réquisitions qui ne sont que des atteintes au droit de grève inscrit dans la Constitution. La violence n’est pas du fait des grévistes, des manifestant·es, des citoyen·nes mais bien de ce gouvernement qui bafoue la volonté du peuple.
La CGT renouvelle son appel à préparer la mobilisation la plus large possible, déterminée et unitaire, inscrite dans la durée par la grève et les manifestations, pour empêcher ce gouvernement, au service des intérêts du capital, d’arriver à ses fins.